Loup Garou d’Haïti

« C’est ce soir », se dit Pierre Hébert. Assis dans un coin de la Bibliothèque principale d’Ottawa, ce grand jeune homme noir à la peau sombre cherchait à lire en toute tranquillité. Le roman « Au fond des abysses » de Mira Grant était captivant. Une histoire de sirènes mangeuses de chair attaquant un paquebot dans les eaux de la fosse des Mariannes. Du bon pain bénit. Pierre, originaire du Cap-Haïtien, en République d’Haïti, avait grandi bercé par les récits de monstres et autres créatures fantastiques. Les romans d’horreur pure et dure étaient tout à fait son genre. Mais pas aujourd’hui…

Plus tôt dans la journée, Pierre avait pris son petit-déjeuner – soupe, pain et jus d’orange – à la Mission d’Ottawa, l’un des plus grands refuges de la ville. La vie d’un sans-abri dans la capitale canadienne n’a rien d’enviable. Pierre vit dans la rue depuis que son oncle Étienne Hébert l’a mis à la porte, six mois après son arrivée au Canada en provenance d’Haïti. Sa demande d’asile était en cours auprès des autorités canadiennes de l’immigration, et un avocat lui avait été commis d’office. Certes, la situation était difficile, mais Pierre gardait espoir.

« Vu la situation en Haïti, avec les gangs et tout ça, j’ai bon espoir que la Commission de l’immigration et du statut de réfugié vous autorisera à rester au Canada », a déclaré l’avocate Nadine Yazdani. Cette jeune femme sud-asiatique, grande, brune et au teint hâlé, s’exprimait avec assurance lors de sa rencontre avec Pierre au Tim Hortons situé près de la Bibliothèque principale d’Ottawa. Pierre, qui restait propre malgré sa situation de sans-abri, s’efforçait de garder espoir.

« Merci, madame. Je viens de recevoir mon permis de travail par la poste. Je postule déjà à des emplois et j’ai enregistré mon CV sur une clé USB », dit Pierre avec un sourire. Mlle Yazdani lui adressa ce sourire poli, teinté d’une pointe de condescendance, que les Canadiens réservent aux nouveaux arrivants. Pierre sourit et s’efforça de garder son calme. Un an auparavant, Pierre étudiait à la prestigieuse université Notre-Dame d’Haïti, à Port-au-Prince. Boursier, il n’était pas un idiot. Il voulait devenir avocat. Bien sûr, tout cela n’avait plus aucune importance. Surtout pour quelqu’un comme Mlle Yazdani.

« C’est une attitude positive », dit doucement Mlle Yazdani. Pierre hocha la tête et sourit. Il avait insisté pour payer les cafés qu’il avait pris pour eux deux. Chez Tim Hortons, on n’accepte pas les clients qui ne paient pas. Pierre n’était pas né de la dernière pluie. Quand Mme Yazdani proposa de payer, Pierre insista et tendit l’argent à la jeune Somalienne qui tenait la caisse. Oui, Pierre était sans-abri, mais il restait un homme, bon sang ! Le Canada pouvait prendre beaucoup de choses à un homme, surtout à un homme noir, mais pas ça…

« Merci, madame, à la prochaine », dit Pierre alors que la réunion touchait à sa fin. Il serra la main de Mlle Yazdani, qui était très élégante dans son tailleur-pantalon gris et son chemisier blanc. Prenant son sac à dos, il sortit. C’était une belle journée ensoleillée de début septembre. Il ne faisait pas encore froid. Pierre savait que le froid allait arriver. Quelque chose d’autre aussi. Toute la journée, Pierre l’avait senti… Ce soir, qu’il le veuille ou non, il devrait laisser libre cours à sa bête intérieure. La nature est implacable.

Heureusement pour Pierre, le système de services sociaux de la Ville d’Ottawa venait en aide aux plus démunis… du moins, un peu. Pierre sortit sa carte de transport rouge et blanche d’OC Transpo, chargée pour le mois de septembre. Grâce à elle, il pourrait prendre n’importe quel bus ou O-Train d’OC Transpo et se déplacer dans la ville. Le personnel de la Mission d’Ottawa eut la gentillesse de lui permettre d’utiliser leurs locaux comme adresse postale. Il était fou de joie quand son permis de travail arriva par la poste. Le document vert et blanc contenait sa photo et d’autres informations. Avec ce document, il se rendit à l’hôtel de ville et obtint son numéro d’assurance sociale, aussi appelé NAS. Super !

Pierre examina les trois CV qu’il avait imprimés depuis les ordinateurs de la Bibliothèque publique d’Ottawa. La lettre de motivation était soignée et le CV détaillait son expérience professionnelle. Il se souvenait avoir travaillé comme serveur au Café du Port à Cap-Haïtien avant de partir étudier à Port-au-Prince. Il avait également été vendeur chez Panoramix Videos, le plus grand magasin de DVD, grand public et pornographiques, de Cap-Haïtien. Bien sûr, Pierre avait omis de préciser que ces établissements se trouvaient en Haïti. Les employeurs canadiens ne valorisaient que l’expérience professionnelle canadienne. Ça, Pierre le savait. Il fallait jouer le jeu…

« C’est parti », se dit Pierre en rangeant ses CV dans une pochette plastique étanche, puis en les mettant dans son sac à dos. Ce dernier contenait un t-shirt et un pantalon de rechange, une paire de chaussettes propres, quelques bandes dessinées de Sergio Bonelli en piteux état (Blek Le Rock, Akim et Special Rodeo) et une copie de son passeport haïtien. L’original était sous la garde de l’Agence des services frontaliers du Canada. Ils le conserveraient jusqu’à ce que la Commission de l’immigration et du statut de réfugié statue sur le cas de Pierre. Pierre n’aimait pas l’ASFC. Pour lui, ce n’étaient guère plus que des brutes sur un pied d’égalité avec le gouvernement fédéral…

Pierre resta à la bibliothèque jusqu’à la tombée de la nuit, puis sortit. Arpentant les rues d’Ottawa, il se fondait dans la foule. Rue Metcalfe. Rue O’Connor. Rue Bank. Pierre se dirigea vers la gare située près de la Colline du Parlement. Il descendit le grand escalier menant au niveau inférieur. Il n’avait jamais aimé les escaliers mécaniques. Ils lui donnaient le vertige la plupart du temps. Arrivé aux tourniquets électroniques, Pierre sortit sa carte de transport OC Transpo rouge et blanche et la passa devant le lecteur. Un bip retentit et il le laissa passer. Parfait.

Il y avait pas mal de monde qui attendait le train. Des hommes et des femmes d’affaires élégants, des fonctionnaires (peut-être), des étudiants et bien d’autres. Pierre observa les étudiants. Des jeunes gens de toutes les couleurs, vêtus de vêtements arborant des logos d’universités comme Carleton, Ottawa, Saint-Paul, Algonquin et La Cité. Le sac à dos usé de Pierre portait le logo bleu et jaune de l’Université Notre-Dame d’Haïti. Autrefois, dans un autre pays, Pierre était comme eux. Un jeune homme plein de rêves. Et maintenant, regardez-le…

« Des regrets, j’en ai quelques-uns », se dit Pierre à l’arrivée du train. Les portes s’ouvrirent et Pierre entra, suivi de centaines d’autres personnes. Il s’assit sur l’une des chaises bleues près de l’entrée. Une femme blanche à l’air dur et masculin, aux cheveux violets, tenait la main d’une femme noire rondelette. Toutes deux le fusillaient du regard. Il les ignora. Une femme asiatique d’âge mûr et son petit ami blanc le regardèrent avec curiosité. Pierre les ignora également. Il consulta son téléphone portable prépayé. Chatter, l’opérateur, était assez bon marché, mais la connexion internet déconnait alors que le train filait à toute allure dans le métro. Super. Pierre ne pouvait ni écouter de musique avec ses écouteurs ni consulter les infos. Super. Vraiment super.

Le train filait vers la gare de Tunney’s Pasture après avoir quitté les stations Parliament et Pimisi. Une jolie jeune femme noire était assise à côté de Pierre. Elle plaisantait avec son ami, un homme blanc maigre aux cheveux verts. Pierre, lui, regardait par la fenêtre. De temps à autre, des gens le dévisageaient avec curiosité. Pierre les ignorait. Entouré d’eux… il se sentait mal à l’aise. Pierre était différent, et pas seulement parce qu’il était un Noir immigré sans domicile fixe dans la capitale du Canada. Non, c’était bien plus profond.

Le train arriva à la gare de Tunney’s Pasture. Pierre descendit sur le quai et attendit les bus en direction de Kanata, en Ontario. Dix minutes plus tard, le bus 64 arriva et prit dix passagers, dont Pierre. Il monta dans le bus et regarda le ciel s’assombrir. Il se sentait… bizarre. Oh oui. Il sentait le Changement, comme une personne qui a la nausée sait qu’elle va bientôt aller aux toilettes. Mais le Changement, c’était autre chose. Le Changement, c’était la façon dont Mère Nature rappelait à certains monstres polis et incognito, déguisés en humains, qu’ils étaient différents…

« Dernier arrêt », annonça la conductrice, une blonde d’âge mûr, tandis que le bus s’arrêtait à Morgan’s Grant. Ce quartier huppé et flambant neuf de Kanata était tout près des bois. En fait, il y a dix ans encore, toute cette zone n’était que forêt. Certains des résidents qui avaient acheté ces belles et coûteuses maisons croisaient parfois des cerfs, des renards et même des coyotes lors de leurs promenades. Pierre remercia la conductrice et descendit. Il emprunta les sentiers bien éclairés. Il s’enfonça dans l’obscurité, s’éloignant des beaux quartiers résidentiels pour se diriger vers les bois.

Au lever de la lune, Pierre était prêt. Le grand jeune homme noir était nu, ayant rangé sa veste, sa chemise, son pantalon, son caleçon, ses chaussettes et ses chaussures dans un sac plastique noir. Ce sac était dissimulé derrière un chêne épais. Pierre était entouré uniquement de bois. Fermant les yeux, il accueillit la métamorphose. Au cinéma, les transformations en loup-garou sont souvent grotesques et douloureuses. Pierre et les siens étaient tout à fait différents. Les loups-garous que l’on trouvait couramment dans les nombreuses îles des Caraïbes ressemblaient aux loups-garous et aux lycanthropes d’Europe et des Amériques, mais ils étaient différents. Les métamorphes d’Amérique du Nord étaient également semblables à ces créatures, mais ils différaient aussi.

Pierre se métamorphosa, passant d’un jeune homme noir, grand et bien bâti, à un immense loup à la crinière noire et aux yeux dorés. Le loup noir ouvrit grand ses mâchoires et hurla, accueillant la présence de la Lune. La bête majestueuse huma l’air. La forêt regorgeait d’animaux sauvages. Dans les forêts de l’Ontario, cerfs, wapitis, coyotes, renards, opossums, ratons laveurs, lièvres et autres créatures vivaient souvent à proximité des habitations humaines. Savourant ce sentiment de liberté et de puissance, le loup noir prit la fuite.

Au cinéma, les loups-garous, les lycanthropes, les métamorphes et autres créatures hybrides étaient perçus comme des monstres. Les humains qui les chassaient étaient considérés comme des héros. C’est ainsi que l’Amérique du Nord et l’Europe les voyaient. Dans les Caraïbes, le loup-garou est perçu comme un phénomène naturel. Les populations d’Haïti, de la Barbade, de Trinité-et-Tobago, d’Antigua-et-Barbuda, du Guyana, de Sainte-Lucie, de la République dominicaine et d’autres encore ne le considéraient pas comme un monstre. Elles ne le chassaient pas. Le loup-garou se nourrissait d’animaux sauvages ou parfois de bétail domestique. Il ne s’attaquait pas aux humains. L’équilibre des forces entre l’homme moderne et l’homme-bête était maintenu dans les îles…

Pierre errait dans les bois et, après avoir rôdé pendant des heures, il apaisa sa faim en dévorant un lièvre bien dodu. Repu, le loup noir s’allongea dans l’herbe, au milieu d’une clairière, et contempla le ciel. La Lune, basse et pleine, brillait dans le ciel. Pour le loup noir, la Lune était sacrée. Lorsque la nature, il y a des éons, avait choisi d’emprisonner les esprits de l’homme et du loup dans les mêmes corps, la Lune avait eu pitié des hommes-bêtes. Depuis lors, la présence de la Lune les libérerait toujours. Les parents de Pierre, Antoine Hébert et Marguerite Jacques-Hébert, étaient des loups-garous, tout comme lui. Mes amis, les loups-garous ne peuvent pas transformer les humains en hybrides en les mordant. Ils sont une espèce à part entière, existant selon les lois de la nature, comme tout le reste.

Au lever du jour, Pierre retourna à l’arbre où il avait caché ses affaires. Tandis que la lune disparaissait du ciel qui s’éclaircissait rapidement, Pierre reprit forme humaine. Le loup noir était de nouveau prisonnier du corps de ce grand jeune homme noir, un peu gauche. Pierre rassembla ses affaires. Il urina et fit ses besoins dans les bois, puis se lava dans un étang. Après s’être séché avec une petite serviette, Pierre se rhabilla. Dès que le premier autobus d’OC Transpo arriva, il le prit.

« Difficile ce matin, jeune homme ? » demanda le chauffeur, un Africain d’âge mûr. Pierre sourit et hocha la tête. Après avoir validé sa carte OC Transpo sur le lecteur, il se dirigea vers le fond du bus. Des gens montèrent. Une jolie blonde en uniforme Tim Hortons. Un groupe de jeunes hommes en casques de chantier, salopettes, jeans et bottes. Quelques femmes élégantes, sans doute en route pour le bureau. Quelques hommes d’affaires, valises à la main, avec leurs ordinateurs portables et leurs cafés. Des gens ordinaires qui allaient travailler à Ottawa.

Pierre s’assoupit au fond du bus. Le chauffeur africain lui tapota l’épaule pour le réveiller. Ils étaient arrivés à la gare de Tunney’s Pasture. Pierre remercia le vieil homme noir puis sortit. Il prit son sac à dos et se dirigea vers les trains. Il dévala les marches à toute vitesse juste avant que les portes du train ne se ferment. Bondissant du milieu de l’escalier jusqu’au quai avec une agilité quasi surhumaine, Pierre agrippa les portes et les força à s’ouvrir. Les gens le dévisageaient tandis qu’il s’introduisait de force.

« Faut saisir l’opportunité », dit Pierre à un homme blanc d’âge mûr qui le regardait comme s’il venait d’un autre monde. Pierre s’assit. Le train quitta Tunney’s Pasture, en direction de l’est d’Ottawa, en passant par le centre-ville. Pour une fois, son téléphone et ses données fonctionnaient parfaitement dans le métro et Pierre consulta ses messages. La veille, il avait postulé auprès de plusieurs entreprises. L’une d’elles, une société de sécurité nommée Carling Security, souhaitait le rencontrer. Plutôt cool, non ?

Pierre répondit au directeur de la société de sécurité et lui communiqua son numéro de téléphone et ses disponibilités. À l’arrivée du train au centre commercial Rideau, une foule de gens en descendit. Pierre fit de même. Il se rendit à pied à la Mission d’Ottawa, salua les employés et les habitués, puis alla prendre une douche. Pendant son petit-déjeuner – pain beurré, hot-dogs et café –, il reçut une réponse de Carling Security. Le directeur souhaitait le rencontrer le lendemain à 15 heures dans les bureaux de l’entreprise, situés près du centre commercial Bayshore, dans l’ouest d’Ottawa. Pierre accepta sans hésiter l’entretien. Il n’avait rien à perdre.

« Oui ! » s’écria Pierre, tandis que le responsable de la sécurité confirmait l’entretien quelques minutes plus tard. Pierre acquiesça. Il avait beaucoup à faire. Il lui faudrait une chemise, un pantalon et des chaussures propres pour l’entretien. Pas de problème, il les avait déjà. Idem pour ses CV imprimés, impeccables. D’après les informations que Pierre avait pu recueillir, Carling Security formait gratuitement les agents de sécurité pour les aider à obtenir leur permis de sécurité de l’Ontario, mais il y avait un hic : ces agents devaient travailler exclusivement pour eux. Cela ne le dérangeait pas du tout. Le travail, c’est le travail, après tout.

Pierre fit ses préparatifs, puis attendit l’ouverture de la Bibliothèque principale d’Ottawa. Il comptait se renseigner autant que possible sur Carling Security afin de se préparer à l’entretien. Il consulterait également la réglementation concernant les agents de sécurité en Ontario. L’objectif de Pierre était de trouver un emploi, d’économiser de l’argent et de louer une chambre ou un appartement. Après avoir imprimé des documents sur Carling Security et le programme de permis d’agent de sécurité de l’Ontario, Pierre sortit. Il se dirigea vers le World Exchange Plaza, situé à proximité. S’il voulait trouver un emploi, il lui faudrait une carte bancaire.

« Bonjour madame, je m’appelle Pierre et je voudrais ouvrir un compte à la Banque Toronto-Dominion », dit-il à la jolie rousse au guichet. La jeune femme blanche, dont le badge indiquait Isabelle, parut perplexe. Visiblement, elle n’appréciait pas ce mélange étrange d’assurance et de politesse de la part de Pierre. Bien sûr, Pierre connaissait les Canadiens et n’allait pas se laisser faire. Certes, il était entré dans la banque sans rendez-vous, et alors ? Pierre voulait régler ses affaires. Soudain, une odeur familière lui parvint aux narines.

« Je peux peut-être vous aider », dit une voix féminine. Pierre se détourna d’Isabelle et découvrit une beauté à couper le souffle. Une jeune femme grande, à la peau brune et aux cheveux courts, vêtue d’un tailleur-pantalon élégant, se tenait là, souriante. Son badge indiquait Faduma. Elle semblait métisse, d’origine africaine et autre. Ni blanche, ni asiatique. Peut-être arabe. La jeune femme ressemblait à un croisement entre la chanteuse Beyoncé Knowles et l’actrice Salma Hayek. Et, cerise sur le gâteau, elle ne sentait pas l’humain…

« Bonjour madame, je suis Pierre, bonjour », dit Pierre d’un léger hochement de tête. Au fond de lui, le loup noir s’éveilla et les yeux de Pierre brillèrent d’un jaune éclatant. Faduma regarda Pierre et esquissa un sourire. Les yeux bruns de la jeune femme à la beauté exotique s’illuminèrent soudain d’un jaune vif. Ses lèvres délicates s’étirèrent imperceptiblement, dévoilant des dents d’une blancheur et d’une netteté exceptionnelles. Cela ne dura qu’une fraction de seconde. Pierre cligna des yeux et les yeux de Faduma reprirent leur couleur brune, et ses dents parurent normales, voire immaculées. Comme dans une publicité pour Colgate.

« Bonjour Pierre, je suis Faduma. Vous avez choisi notre banque, quelle perspicacité ! Suivez-moi, je vais ouvrir votre compte », dit-elle avec un sourire. Pierre suivit Faduma jusqu’à un bureau voisin. Isabelle les fusilla du regard en les voyant entrer. Fronçant les sourcils, la rousse secoua la tête. Que Faduma aide un inconnu comme Pierre l’agaçait. Elle pensait sans doute que c’était un truc de Noirs. Si seulement elle savait… Les Loups-Garous peuvent reconnaître les leurs, même sous forme humaine. C’est l’un des secrets les mieux gardés du Multivers.

« Merci », dit Pierre en souriant, assis sur une chaise près du bureau de Faduma. Après avoir pris la copie de son passeport haïtien et de son permis de travail, qu’il emportait partout avec lui, elle se mit à saisir des informations sur l’ordinateur. Quelques minutes plus tard, Faduma avait ouvert un nouveau compte courant et un compte épargne pour Pierre. Elle lui remit une carte bancaire provisoire et l’aida à choisir un code PIN. Pierre fut très reconnaissant lorsque Faduma lui annonça qu’il recevrait sa carte bancaire définitive par courrier sous quelques jours ouvrables.

« C’est toujours un plaisir d’aider les nôtres », dit Faduma d’un léger hochement de tête. Pierre lui serra la main et glissa la carte de visite qu’elle lui avait tendue dans sa poche. Le sourire aux lèvres, Pierre sortit de la Banque TD située dans le World Exchange Plaza. Il était à Ottawa depuis des mois et pensait que lui et son oncle détestable, Étienne Hébert, étaient les seuls Loups-Garous de la ville. Apparemment, ce n’était pas le cas. Tiens, Pierre ne serait pas contre l’idée de recroiser Faduma. Il l’appellerait peut-être une fois qu’il aurait trouvé un travail et un logement… autre qu’un refuge pour sans-abri. Il faut bien avoir de quoi vivre, quand même.

« Ça s’annonce bien », se dit Pierre. Il retourna à la Bibliothèque principale d’Ottawa, préférant rester loin des rues et des ennuis. À la tombée de la nuit, Pierre se rendit à la Mission d’Ottawa. Le jeune homme noir eut du mal à dormir, tant l’excitation le grisait. Le danger l’attendait, mais aussi la possibilité de réussir et de progresser. Pierre s’efforçait de rester positif et de concrétiser ses plus grands désirs. Ce qu’un homme veut et pour quoi il travaille dur, il a une chance de l’obtenir.

Avec le temps, Pierre réussirait dans de nombreuses entreprises. Il décrocherait un emploi chez Carling Security. Il obtiendrait le statut de réfugié, puis deviendrait résident permanent du Canada. Après avoir repris ses études, Pierre décrocherait un diplôme en droit à l’Université d’Ottawa et deviendrait un avocat réputé. Il épouserait une femme extraordinaire, membre de sa propre espèce secrète, bien sûr, et engendrerait une nombreuse portée de jeunes loups-garous. Un jour, il raconterait son combat à ses descendants. L’histoire d’un loup-garou haïtien au Canada. Pour l’instant, cependant, le combat de Pierre ne fait que commencer…

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